Étiquette : hétéronoramtivité

One Direction: A history of bromance

Episode 3 de la saison 1 de « How I Met Your One Direction »

Précédemment, dans la vie rêvée des 1D: une théorie du complot veut que Louis et Harry soient empêchés de vivre leur amour au grand jour. Au risque de décevoir certaines de leurs fans, aucun des membres du boys band One Direction n’a fait son coming-out en tant qu’homosexuel. Certains sont même en relation de couple hétérosexuelle. Mais, aujourd’hui encore, rien n’y fait : les rumeurs, entretenues sur Twitter et sur des blogs à grands coups de GIF et de vidéos postées par leurs admiratrices, persistent. Elles existent depuis si longtemps, que les chanteurs ont pu y répondre plusieurs fois. Comment construisent-ils leur genre et leur sexualité à travers ces interventions ? Leur(s) bromance(s), c’est le sujet de cet épisode.

Pour Judith Butler, encore elle, le genre est associé à la notion de « performativité » : « gender proves to be performance— that is, constituting the identity it is purported to be. In this sense, gender is always a doing, though not a doing by a subject who might be said to pre-exist the deed » (1999 [1990] : 25). Elle argumente donc que le genre est produit et reproduit, mais que le sujet n’est pas seul maître de la construction de son propre genre. Selon Butler, dans une logique austinienne – Quand dire, c’est faire – les identités de genre sont constituées par le langage. Mais aucune ne le précède, comme l’explique Sara Salih (2002 : 56). Si le genre est fait, et refait, par le langage, aucun individu n’est finalement complètement maître de son genre. Il produit et reproduit des normes de genre.

Vu ce qui précède, quand les membres du groupe de musique répondent aux ragots les concernant, ils participent à la production et la reproduction du genre en général, mais aussi du leur en particulier. Par ailleurs, ils affirment leur identité sexuelle. Mais comment procèdent-ils ? Si certaines de leurs réponses lors d’interviews peuvent paraître ambiguës, participant sans doute à la propagation des gossips les concernant, Louis Tomlinson et Harry Styles ont toujours été en couple avec des femmes et ont toujours nié être impliqués dans une romance homosexuelle. Quand ils expliquent être très proches et vivre ensemble, la presse et leurs fans décrivent leur relation comme étant une bromance. Mot-valise que reprennent aussi les deux chanteurs, comme le montre le tweet reproduit ci-dessous :

 

 

Le terme « bromance », contraction des mots « brotherhood » et « romance », devrait par définition écarter tout soupçon d’homosexualité. Comme l’explique Michael DeAngelis dans un ouvrage qu’il a édité sur le sujet, « « Bromance » has come to denote an emotionally intense bond between presumably straight males who demonstrate an openness to intimacy that they neither regard, acknowledge, avow, nor express sexually » (2014 : 1). Dans cette définition, le mot en soi souligne la nature non-sexuelle de la relation. Pourtant, lorsque Harry Styles publie sur son compte officiel qu’il trouve son collègue « soooo sexy », la mention du terme « bromance » est censée venir sécuriser le fait qu’il ne le désire pas sexuellement. Cette notion paradoxale – elle suppose qu’une implication émotionnelle intense existe, mais à condition que le désir sexuel soit absent – est néanmoins intéressante du point de vue du genre et de sa perception. Elle pourrait expliquer la perpétuation des rumeurs exposées, qui apparaissent d’ailleurs dans les commentaires sous la publication.

Dans une société hétéronormative, où la masculinité hégémonique et l’arrangement des sexes présupposent que les hommes ne doivent pas montrer leurs émotions, et encore moins envers d’autres hommes, au risque d’être perçus comme efféminés et/ou homosexuels, la notion de bromance peut amener à renégocier ce qui est « acceptable » dans la matrice hétéronormative. « Bromance facilitates intimate bondings between heterosexual men – bondings that are enabled by a newfound heteronormative comfort with a more-present-than-ever homosexuality, and that manage this comfort and this homosexuality by attempting to align both of them as closely as possible with the workings of heteronormativity even as they simultaneously reveal the instability of heteronormativity itself as an identity or practice » (DeAngelis 2014 : 16). Dans ce passage, l’auteur met en valeur une évolution sociétale majeure : la visibilité grandissante de l’homosexualité (et son acceptation, grandissante aussi, en Europe et aux Etats-Unis, en tout cas sur le plan juridique). Ainsi, la présence de celle-ci amène à repenser l’hétéronormativité en « octroyant le droit » à deux hommes hétérosexuels de devenir intime émotionnellement. Or, simultanément, ces relations homosociales déstabilisent la matrice hétéronormative, puisqu’elles floutent ses repères. Pour Ron Becker, auteur d’un article sur les relations homosociales à la télévision américaine, la masculinité hégémonique, même déstabilisée, retombe sur pieds : « the bromance discourse, I want to suggest, reflects and advances a reconfiguration of how the imperatives regulating constructions of masculinity are experienced – one in which effeminacy, rather than homosexuality, becomes the most salient threat to male bonding » (2014 : 236). Exit les blagues homophobes, mais pas le dégoût de l’homme efféminé.

Dont acte. Cependant, dans l’exemple des rumeurs d’homosexualité que subissent les deux membres de One Direction, ce sont de vieux mécanismes qui ont précédé le discours sur la bromance, qui semblent encore être à l’œuvre. Parmi d’autres, une tactilité associée à la féminité et l’impossibilité pour un homme hétérosexuel d’être impliqué dans une amitié émotionnellement intense avec un autre homme hétérosexuel. Les artistes semblent s’être « affranchis » de certains de ces codes en embrassant le discours bromantique – affirmant ainsi leur hétérosexualité. Mais les rumeurs sur leur homosexualité persistent, exemplifiant ainsi les tensions qu’amène la notion de bromance au sein de la matrice hétéronormative, un modèle pas (encore ?) dépassé.


Sources :

Butler, Judith. 1999 [1990]. Gender Trouble. Feminism and the Subversion of Identity. p. 1-46. New York, London : Routledge.

Becker, Ron. 2014. Becoming Bromosexual : Straight Men, Gay Men, and Male Bonding on U.S. TV. In M. DeAngelis (éd.), Reading the Bromance: Homosocial Relationships in Film and Television (pp. 233-254). Detroit : Wayne State University Press.

Connell, R. W. 2005 [1995]. Masculinities. Second edition. Berkeley, Los Angeles : University of California Press.

DeAngelis, Michael. 2014. Introduction. In M. DeAngelis (éd.), Reading the Bromance: Homosocial Relationships in Film and Television (pp. 1-26). Detroit : Wayne State University Press.

Goffman, Erving. 2002 [1977]. L’arrangement des sexes. Paris: La Dispute.

Salih, Sara. 2002. Judith Butler. London : Routledge.

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