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La vie rêvée des 1D (vue par leurs fans)

Episode 2 de la saison 1 de « How I Met Your One Direction »

« Larry is real ». La phrase revient souvent chez les Larry Shippers, ces fans qui se persuadent sur Twitter que Louis Tomlinson et Harry Styles sont dans une relation homosexuelle. Louis Tomlinson et Harry Styles ? Mais oui ! Ils sont tous les deux membres du boys band britannico-irlandais One Direction, formé après leur participation à l’émission télévisée X-Factor en 2010. Depuis, ils ont vendu plus de dix millions d’albums dans le monde et le nombre de Directioners – leurs fans – a grandi considérablement. Leur fan base est essentiellement composée d’adolescentes parfois hystériques, comme peut en témoigner le documentaire « Crazy about One Direction », diffusé par Channel 4 en août 2013, ou un rapide coup d’œil sur le public lors d’un de leurs concerts.

Larry n’est pas réel. Jusqu’à preuve du contraire, aucun des membres du groupe de musique pop ne s’est déclaré gay. Même s’il est possible d’être homosexuel sans le déclarer, l’autodéfinition reste une notion centrale qui permet le développement des analyses menées ici. Malgré cela, et malgré leurs réactions, les rumeurs sur les relations homosexuelles entre les quatre garçons (depuis le départ de Zayn Malik) persistent sur Twitter, moyen de communication favori de leurs admiratrices et admirateurs. Preuve en est, le mot-dièse « LarryStylinson ». Proches de la fanfiction – histoire créée par des fans à partir d’un film, d’un livre, d’un jeu vidéo ou d’une célébrité, voire même de la slash fiction (fanfiction mettant en scène des relations homosexuelles entre les personnages), ces argumentaires peuvent être abordés du point de vue des études genre. Sans vouloir traiter du pourquoi sont écrites ces histoires, c’est le comment qui occupera ce post. A savoir, comment le genre et la sexualité de ces musiciens sont-ils perçus et interprétés par leurs fans ? Sachant qu’il existe des listes entières les répertoriant, seuls quelques exemples représentatifs de cette théorie du complot seront listés ici.

 

 

 

Ce qui est transversal à ces exemples, et à la majorité de ceux qui existent, c’est la tactilité entre les deux chanteurs. Dans le premier exemple, Harry Styles attrape l’avant-bras de Louis Tomlinson. Dans le second, ils sont proches l’un de l’autre alors que Louis Tomlinson semble murmurer à l’oreille de Harry Styles. Dans le troisième, un échange de regard vient s’ajouter au fait que l’un touche le bras de l’autre. Et enfin, la dernière image met en scène un hug. Ainsi, ironiquement, ce sont des éléments platoniques d’affection qui font d’eux deux hommes impliqués dans une relation homosexuelle.

En ayant des comportements tactiles l’un envers l’autre et en montrant leur affection, Louis Tomlinson et Harry Styles s’écartent des normes établies dans une société hétéronormative, telle que définie par Butler et du genre masculin stéréotypé abordé par Goffman. En effet, la tactilité et le fait de montrer ses émotions sont des éléments associés à la féminité. C’est pourquoi, une tension naît ici. Ces éléments genrés ne correspondant pas au sexe biologique des individus, ceux-ci n’entre plus dans la norme de l’homme masculin hétérosexuel. En bref, la féminité détectée par les observatrices leur permet de faire le lien avec l’homosexualité. Un réflexe qui peut être expliqué par la conception de Connell (2005 [1995]) présentée dans son ouvrage sur les masculinités. Pour elle, la masculinité se construit en relation avec la féminité : il ne peut exister de masculinité sans féminité (2005 [1995] : 78). Mais, à l’intérieur de chaque genre, il y a des rapports de force et de pouvoir qui le subdivisent (2005 [1995] : 78). Ainsi, les différentes masculinités se construisent par rapport à d’autres. Connell en nomme quatre types : la masculinité hégémonique, la masculinité complice, la masculinité subordonnée et la masculinité marginalisée (2005 [1995] : 76-81). Comme son nom l’indique, c’est la masculinité hégémonique qui domine toutes les autres, mais avant tout, qui domine les femmes : Hegemonic masculinity can be defined as the configuration of gender practice which embodies the currently accepted answer to the problem of the legitimacy of patriarchy, which guarantees (or is taken to guarantee) the dominant position of men and the subordination of women (2005 [1995] : 76). Elle est représentée par des figures comme Sylvester Stallone, Clint Eastwood ou John Wayne, summum de la virilité (en leur temps et dans la mémoire collective). Par ailleurs, elle sert à légitimer le patriarcat et tout ce qui peut lui être associé (de l’institution du mariage à la subordination des femmes). Par conséquent, la masculinité hégémonique rejette l’homosexualité et tout ce qui peut y être associé. Elle l’associe à la féminité : Gayness, in patriarchal ideology, is the repository of whatever is symbolically expelled from hegemonic masculinity, the items ranging from fastidious taste in home decoration to receptive anal pleasure. Hence, from the point of view of hegemonic masculinity, gayness is easily assimilated to feminity (2005 [1995] : 78).

C’est bien dans cette conceptualisation là que s’inscrivent les tweets exposés. Cependant, au contraire de ce qui devrait être le cas selon l’argumentation développée, leur supposée relation amoureuse n’est pas vue comme négative, repoussante ou dérangeante. Comme le montre le dernier exemple, la photo -peut-être « photoshopée »- est précédée par la phrase « this is what makes me happy… !! ». Il y a ici un relatif paradoxe. D’un côté, ces jeunes femmes voient en certaines actions liées à la féminité un signe d’homosexualité, et cela peut être expliqué par les concepts d’hétéronormativité et de masculinité hégémonique. Mais, de l’autre, elles ne rejettent pas la supposée homosexualité de leurs idoles. #loveislove


Sources :

Butler, Judith. 1999 [1990]. Gender Trouble. Feminism and the Subversion of Identity. p. 1-46. New York, London : Routledge.

Connell, R. W. 2005 [1995]. Masculinities. Second edition. Berkeley, Los Angeles : University of California Press.

Goffman, Erving. 2002 [1977]. L’arrangement des sexes. Paris: La Dispute.

One Direction, genre et pop-culture : on fait le poing (parfois dans sa poche, parfois dans les airs).

Episode 1 de la saison 1 de « How I Met Your One Direction »

« Boys band », « gay », « chanteurs à minettes », « mignons », « minets » : autant de qualificatifs régulièrement attribués au groupe One Direction qui ont trait, d’une manière ou d’une autre, au genre et aux études genre et qui émanent de la culture populaire. Le genre, c’est quoi ? Oui, ben, justement, ce billet est là pour tout clarifier.

« La théorie du genre ». La notion a été médiatisée ces dernières années, par exemple en toile de fond du débat sur le mariage homosexuel en France ou suite à une loi sur l’utilisation des toilettes publiques en Caroline du Nord qui oblige les individus à utiliser les WC qui correspondent au sexe qui leur a été assigné sur leur certificat de naissance. Sans vouloir tomber dans un débat stérile, notons que « la théorie du genre » n’existe en fait pas. Il y en a plusieurs et elles utilisent le concept de « genre » en le dissociant du « sexe », pouvant être ainsi définis :

« Le mot « sexe » se réfère aux différences biologiques entre mâles et femelles : à la différence visible entre leurs organes génitaux et à la différence corrélative entre leurs fonctions procréatives. Le « genre », lui, est une question de culture : il se réfère à la classification sociale en « masculin » et « féminin ». » (Oakley 1972 citée par Delphy 2001 : 246)

Séparation est faite ici entre le « genre » – qui différencie ce qui est socialement construit et compris comme étant féminin (se maquiller, mettre des jupes, être fragile, etc.) de ce qui est masculin (jouer au football, boire de la bière, être viril, ne pas pleurer, etc.) – et le « sexe », élément biologique (posséder des organes génitaux mâles ou femelles). Il est possible de débattre de la limite entre le biologique et le social, des limites de la vision binaire entre le masculin et le féminin, et du fait que la frontière entre organes génitaux n’est pas si net (hermaphroditisme, arrangement de chromosomes différent, etc.), mais ceci n’est pas essentiel au développement du propos de ce blog. Ce qui l’est, c’est qu’ici, une distinction est aussi faite entre les genres et la construction de chacun d’eux : c’est ce que le sociologue Erwing Goffman appelle « l’arrangement des sexes » (2002 [1977]: 46-47). Comme le montre les deux vidéos ci-dessous, il existe aujourd’hui dans la société des discours qui sous-entendent que le sexe détermine le genre d’un être humain. Le concept défini ci-avant permet aux sociologues de les déconstruire.

« Parce que quand on naît « garçon », on est garçon. Ca n’est pas une construction sociale (…) Moi, je n’ai pas envie qu’on dise à mes enfants, « papa porte une robe » ! » (à partir de 00:47)

(Source: Mots croisés de France 2 du 10 février 2014)

« A l’âge de dix ans, c’est un homme qui m’a appris à tricoter (…), et j’ai un très bon souvenir, je m’en souviens, mais, c’était contre-nature » (00:53)

(Source: Le Petit journal de Canal+ du 1er novembre 2012)

Dans ces propos, un lien naturel est fait entre le sexe et le genre, où le sexe précède et définit le genre dans une vision essentialiste. Ainsi, certains comportements sont mal acceptés parce que certaines actions genrées (porter une robe ou tricoter) s’éloignent du sexe biologique de la personne qui les performe. Ces comportements peuvent alors être compris comme déviants, voire comme étant une maladie (voir la vidéo extrait du Petit journal à partir de 00:27). Ces discours se tiennent dans ce que Judith Butler appelle la « matrice hétérosexuelle », dans une société occidentale hétéronormative (1999 [1990] : 30). Elle ajoute donc au sexe et au genre la notion de désir sexuel, de sexualité. La norme socialement construite, c’est-à-dire ce qui est considéré comme naturel, devient ainsi un homme masculin hétérosexuel et une femme féminine hétérosexuelle.

Des tensions naissent donc de l’éloignement de ces normes sociétales, déconstruites par les études genre. Et ce sont ces tensions qui seront au centre des posts suivants, notamment à travers cette question : comment le genre et la sexualité des membres du groupe de musique pop britannico-irlandais sont-ils perçus et interprétés par leurs fans et leurs « détracteurs » sur internet ? Genre, sexe, sexualité, masculinités, homosocialité et homosexualité seront des mots-clés, parmi d’autres, qui vogueront – à voile ou à vapeur – entre les lignes des analyses proposées.


Sources :

Butler, Judith. 1999 [1990]. Gender Trouble. Feminism and the Subversion of Identity. p. 1-46. New York, London : Routledge.

Delphy, Christine. 2001. Penser le genre, dans « L’Ennemi principal ». Paris : Syllepse

Goffman, Erving. 2002 [1977]. L’arrangement des sexes. Paris: La Dispute.