Étiquette : Bromance

Fin du spectacle & back-stage.

Episode final de la saison 1 de « How I Met Your One Direction »
Quand le spectacle est terminé / Les bravos retombés / 
Le théâtre démaquillé / Respire / Car voici l'heure familière / 
Du bonsoir des dames vestiaires / Et du bal des dames poussières / Aussi.                                          
Extrait de la chanson « Quand le spectacle est terminé »
Gilbert Bécaud

Il est temps que les projecteurs s’éteignent. Il est temps que les cris hystériques s’évanouissent. Il est temps de se démaquiller. Il est temps de retrouver le back-stage et de conclure. Cette série de billets – plus ou moins longs – autour de One Direction s’est composé de six couplets et d’un refrain : la déconstruction de phénomènes liés au genre.

  1. L’article « Faire le poing » avait pour but de dessiner les contours de concepts comme le genre, le sexe, la sexualité en les replaçant dans le contexte médiatico-politique européen et nord-américain actuel. Rencontres inspirantes avec les Butler, Delphy et autres Goffman.
  2. Le papier « La vie rêvée des 1D » tentait de comprendre comment le genre et la sexualité des jeunes chanteurs étaient perçus par leur public grâce aux tweets de leurs fans. Déconstruction des mécanismes à l’œuvre derrière leurs argumentaires soutenant la thèse selon laquelle Louis Tomlinson et Harry Styles vivraient une relation homosexuelle. Arrangement des sexes, matrice hétéronormative et masculinité hégémonique.
  3. Le post « A history of bromance » abordait la question de savoir comment les membres du boys band construisaient/présentaient leur(s) identité(s) de genre au travers du discours de la bromance et des tensions naissantes de la relation de cette dernière à la société hétéronormative.
  4. Dans « One Direction ? That’s gay ! », le but visé était de comprendre les mécanismes sous-jacents à la perception – fortement négative et homophobe – des artistes comme homosexuels, corrélée à leur rejet, par ceux qui ne les aiment pas. Les stéréotypes de genre et les genres de musique, la masculinité en tant qu’homophobie et la polysémie du mot « gay » avaient une place de choix.
  5. Le billet « One Direction : genre, sexualité et… marketing? » étudiait comment le groupe était « vendu » à travers des stratégies de communication et de marketing fortement productrice et reproductrice de stéréotypes genrés. Comment est atteint le public-cible prédéfini (les jeunes adolescentes), comment ne pas s’aliéner une partie du public considéré comme potentiel (les jeunes hommes homosexuels), sont des questions qui ont été abordées.
  6. Dans « La clipologie des 1D : où sont les femmes ? », ce sont les notions de genre à travers les textes médiatiques que sont les vidéographies musicales qui ont été déconstruites. Il s’agissait là de les inscrire dans des discours plus larges. Grâce à une méthode sémiotique et qualitative, l’entreprise est devenue possible. L’analyse de la mise en scène de 4 clips a montré comment les normes patriarcales et celles de l’hétéronormativité étaient reproduites et comment les personnages LGBTIQ étaient typifiés pour souligner leur sexualité et leur genre

Le format blog de ce travail a donc donné la possibilité d’aborder un nombre de sujets très variés. Un espace à disposition relativement réduit a permis d’aller –le plus souvent possible- droit au but en laissant –autant que faire se pouvait- le jargon universitaire de côté. La déconstruction de phénomènes liés au genre et à la sexualité étant une aventure fortement interprétative –surtout lorsque des méthodes comme l’analyse sémiotique sont mobilisées, comme le souligne Stokes (2003 : 72)- il n’est pas inconcevable que d’autres conclusions soient possibles. Les argumentaires ont toutefois trouvé appui sur un cadre théorique solide et varié. Au maximum, il a toujours été tenté de prendre en compte les autres voies navigables.

De manière transversale, ce qui transparait des différents éléments abordés ici, c’est que les normes patriarcales, l’hétéronormativité, l’arrangement des sexes et la masculinité hégémonique et écrasante sont des forces bien ancrées qui agissent sur la production de discours dans l’agora. Elles s’adaptent aux évolutions sociétales, comme la plus grande acceptation de l’homosexualité sur le plan juridique et politique, et dans une partie de la population mondiale. Ces (très) relatifs changements des mentalités en matière de genre et de sexualité et la relative prise de conscience de ces éléments comme étant des constructions sociales ne sont probablement qu’un écran de fumée. On est peut-être sorti du placard (« a post-closet era » selon Becker (2014 : 250)), mais pas de l’auberge. Santé !


Sources :

Becker, Ron. 2014. Becoming Bromosexual : Straight Men, Gay Men, and Male Bonding on U.S. TV. In M. DeAngelis (éd.), Reading the Bromance: Homosocial Relationships in Film and Television (pp. 233-254). Detroit : Wayne State University Press.

Stokes, Jane. 2003. How to do Media and Cultural Studies? London, Thousand Oaks, New Delhi : Sage.

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One Direction: A history of bromance

Episode 3 de la saison 1 de « How I Met Your One Direction »

Précédemment, dans la vie rêvée des 1D: une théorie du complot veut que Louis et Harry soient empêchés de vivre leur amour au grand jour. Au risque de décevoir certaines de leurs fans, aucun des membres du boys band One Direction n’a fait son coming-out en tant qu’homosexuel. Certains sont même en relation de couple hétérosexuelle. Mais, aujourd’hui encore, rien n’y fait : les rumeurs, entretenues sur Twitter et sur des blogs à grands coups de GIF et de vidéos postées par leurs admiratrices, persistent. Elles existent depuis si longtemps, que les chanteurs ont pu y répondre plusieurs fois. Comment construisent-ils leur genre et leur sexualité à travers ces interventions ? Leur(s) bromance(s), c’est le sujet de cet épisode.

Pour Judith Butler, encore elle, le genre est associé à la notion de « performativité » : « gender proves to be performance— that is, constituting the identity it is purported to be. In this sense, gender is always a doing, though not a doing by a subject who might be said to pre-exist the deed » (1999 [1990] : 25). Elle argumente donc que le genre est produit et reproduit, mais que le sujet n’est pas seul maître de la construction de son propre genre. Selon Butler, dans une logique austinienne – Quand dire, c’est faire – les identités de genre sont constituées par le langage. Mais aucune ne le précède, comme l’explique Sara Salih (2002 : 56). Si le genre est fait, et refait, par le langage, aucun individu n’est finalement complètement maître de son genre. Il produit et reproduit des normes de genre.

Vu ce qui précède, quand les membres du groupe de musique répondent aux ragots les concernant, ils participent à la production et la reproduction du genre en général, mais aussi du leur en particulier. Par ailleurs, ils affirment leur identité sexuelle. Mais comment procèdent-ils ? Si certaines de leurs réponses lors d’interviews peuvent paraître ambiguës, participant sans doute à la propagation des gossips les concernant, Louis Tomlinson et Harry Styles ont toujours été en couple avec des femmes et ont toujours nié être impliqués dans une romance homosexuelle. Quand ils expliquent être très proches et vivre ensemble, la presse et leurs fans décrivent leur relation comme étant une bromance. Mot-valise que reprennent aussi les deux chanteurs, comme le montre le tweet reproduit ci-dessous :

 

 

Le terme « bromance », contraction des mots « brotherhood » et « romance », devrait par définition écarter tout soupçon d’homosexualité. Comme l’explique Michael DeAngelis dans un ouvrage qu’il a édité sur le sujet, « « Bromance » has come to denote an emotionally intense bond between presumably straight males who demonstrate an openness to intimacy that they neither regard, acknowledge, avow, nor express sexually » (2014 : 1). Dans cette définition, le mot en soi souligne la nature non-sexuelle de la relation. Pourtant, lorsque Harry Styles publie sur son compte officiel qu’il trouve son collègue « soooo sexy », la mention du terme « bromance » est censée venir sécuriser le fait qu’il ne le désire pas sexuellement. Cette notion paradoxale – elle suppose qu’une implication émotionnelle intense existe, mais à condition que le désir sexuel soit absent – est néanmoins intéressante du point de vue du genre et de sa perception. Elle pourrait expliquer la perpétuation des rumeurs exposées, qui apparaissent d’ailleurs dans les commentaires sous la publication.

Dans une société hétéronormative, où la masculinité hégémonique et l’arrangement des sexes présupposent que les hommes ne doivent pas montrer leurs émotions, et encore moins envers d’autres hommes, au risque d’être perçus comme efféminés et/ou homosexuels, la notion de bromance peut amener à renégocier ce qui est « acceptable » dans la matrice hétéronormative. « Bromance facilitates intimate bondings between heterosexual men – bondings that are enabled by a newfound heteronormative comfort with a more-present-than-ever homosexuality, and that manage this comfort and this homosexuality by attempting to align both of them as closely as possible with the workings of heteronormativity even as they simultaneously reveal the instability of heteronormativity itself as an identity or practice » (DeAngelis 2014 : 16). Dans ce passage, l’auteur met en valeur une évolution sociétale majeure : la visibilité grandissante de l’homosexualité (et son acceptation, grandissante aussi, en Europe et aux Etats-Unis, en tout cas sur le plan juridique). Ainsi, la présence de celle-ci amène à repenser l’hétéronormativité en « octroyant le droit » à deux hommes hétérosexuels de devenir intime émotionnellement. Or, simultanément, ces relations homosociales déstabilisent la matrice hétéronormative, puisqu’elles floutent ses repères. Pour Ron Becker, auteur d’un article sur les relations homosociales à la télévision américaine, la masculinité hégémonique, même déstabilisée, retombe sur pieds : « the bromance discourse, I want to suggest, reflects and advances a reconfiguration of how the imperatives regulating constructions of masculinity are experienced – one in which effeminacy, rather than homosexuality, becomes the most salient threat to male bonding » (2014 : 236). Exit les blagues homophobes, mais pas le dégoût de l’homme efféminé.

Dont acte. Cependant, dans l’exemple des rumeurs d’homosexualité que subissent les deux membres de One Direction, ce sont de vieux mécanismes qui ont précédé le discours sur la bromance, qui semblent encore être à l’œuvre. Parmi d’autres, une tactilité associée à la féminité et l’impossibilité pour un homme hétérosexuel d’être impliqué dans une amitié émotionnellement intense avec un autre homme hétérosexuel. Les artistes semblent s’être « affranchis » de certains de ces codes en embrassant le discours bromantique – affirmant ainsi leur hétérosexualité. Mais les rumeurs sur leur homosexualité persistent, exemplifiant ainsi les tensions qu’amène la notion de bromance au sein de la matrice hétéronormative, un modèle pas (encore ?) dépassé.


Sources :

Butler, Judith. 1999 [1990]. Gender Trouble. Feminism and the Subversion of Identity. p. 1-46. New York, London : Routledge.

Becker, Ron. 2014. Becoming Bromosexual : Straight Men, Gay Men, and Male Bonding on U.S. TV. In M. DeAngelis (éd.), Reading the Bromance: Homosocial Relationships in Film and Television (pp. 233-254). Detroit : Wayne State University Press.

Connell, R. W. 2005 [1995]. Masculinities. Second edition. Berkeley, Los Angeles : University of California Press.

DeAngelis, Michael. 2014. Introduction. In M. DeAngelis (éd.), Reading the Bromance: Homosocial Relationships in Film and Television (pp. 1-26). Detroit : Wayne State University Press.

Goffman, Erving. 2002 [1977]. L’arrangement des sexes. Paris: La Dispute.

Salih, Sara. 2002. Judith Butler. London : Routledge.

La vie rêvée des 1D (vue par leurs fans)

Episode 2 de la saison 1 de « How I Met Your One Direction »

« Larry is real ». La phrase revient souvent chez les Larry Shippers, ces fans qui se persuadent sur Twitter que Louis Tomlinson et Harry Styles sont dans une relation homosexuelle. Louis Tomlinson et Harry Styles ? Mais oui ! Ils sont tous les deux membres du boys band britannico-irlandais One Direction, formé après leur participation à l’émission télévisée X-Factor en 2010. Depuis, ils ont vendu plus de dix millions d’albums dans le monde et le nombre de Directioners – leurs fans – a grandi considérablement. Leur fan base est essentiellement composée d’adolescentes parfois hystériques, comme peut en témoigner le documentaire « Crazy about One Direction », diffusé par Channel 4 en août 2013, ou un rapide coup d’œil sur le public lors d’un de leurs concerts.

Larry n’est pas réel. Jusqu’à preuve du contraire, aucun des membres du groupe de musique pop ne s’est déclaré gay. Même s’il est possible d’être homosexuel sans le déclarer, l’autodéfinition reste une notion centrale qui permet le développement des analyses menées ici. Malgré cela, et malgré leurs réactions, les rumeurs sur les relations homosexuelles entre les quatre garçons (depuis le départ de Zayn Malik) persistent sur Twitter, moyen de communication favori de leurs admiratrices et admirateurs. Preuve en est, le mot-dièse « LarryStylinson ». Proches de la fanfiction – histoire créée par des fans à partir d’un film, d’un livre, d’un jeu vidéo ou d’une célébrité, voire même de la slash fiction (fanfiction mettant en scène des relations homosexuelles entre les personnages), ces argumentaires peuvent être abordés du point de vue des études genre. Sans vouloir traiter du pourquoi sont écrites ces histoires, c’est le comment qui occupera ce post. A savoir, comment le genre et la sexualité de ces musiciens sont-ils perçus et interprétés par leurs fans ? Sachant qu’il existe des listes entières les répertoriant, seuls quelques exemples représentatifs de cette théorie du complot seront listés ici.

 

 

 

Ce qui est transversal à ces exemples, et à la majorité de ceux qui existent, c’est la tactilité entre les deux chanteurs. Dans le premier exemple, Harry Styles attrape l’avant-bras de Louis Tomlinson. Dans le second, ils sont proches l’un de l’autre alors que Louis Tomlinson semble murmurer à l’oreille de Harry Styles. Dans le troisième, un échange de regard vient s’ajouter au fait que l’un touche le bras de l’autre. Et enfin, la dernière image met en scène un hug. Ainsi, ironiquement, ce sont des éléments platoniques d’affection qui font d’eux deux hommes impliqués dans une relation homosexuelle.

En ayant des comportements tactiles l’un envers l’autre et en montrant leur affection, Louis Tomlinson et Harry Styles s’écartent des normes établies dans une société hétéronormative, telle que définie par Butler et du genre masculin stéréotypé abordé par Goffman. En effet, la tactilité et le fait de montrer ses émotions sont des éléments associés à la féminité. C’est pourquoi, une tension naît ici. Ces éléments genrés ne correspondant pas au sexe biologique des individus, ceux-ci n’entre plus dans la norme de l’homme masculin hétérosexuel. En bref, la féminité détectée par les observatrices leur permet de faire le lien avec l’homosexualité. Un réflexe qui peut être expliqué par la conception de Connell (2005 [1995]) présentée dans son ouvrage sur les masculinités. Pour elle, la masculinité se construit en relation avec la féminité : il ne peut exister de masculinité sans féminité (2005 [1995] : 78). Mais, à l’intérieur de chaque genre, il y a des rapports de force et de pouvoir qui le subdivisent (2005 [1995] : 78). Ainsi, les différentes masculinités se construisent par rapport à d’autres. Connell en nomme quatre types : la masculinité hégémonique, la masculinité complice, la masculinité subordonnée et la masculinité marginalisée (2005 [1995] : 76-81). Comme son nom l’indique, c’est la masculinité hégémonique qui domine toutes les autres, mais avant tout, qui domine les femmes : Hegemonic masculinity can be defined as the configuration of gender practice which embodies the currently accepted answer to the problem of the legitimacy of patriarchy, which guarantees (or is taken to guarantee) the dominant position of men and the subordination of women (2005 [1995] : 76). Elle est représentée par des figures comme Sylvester Stallone, Clint Eastwood ou John Wayne, summum de la virilité (en leur temps et dans la mémoire collective). Par ailleurs, elle sert à légitimer le patriarcat et tout ce qui peut lui être associé (de l’institution du mariage à la subordination des femmes). Par conséquent, la masculinité hégémonique rejette l’homosexualité et tout ce qui peut y être associé. Elle l’associe à la féminité : Gayness, in patriarchal ideology, is the repository of whatever is symbolically expelled from hegemonic masculinity, the items ranging from fastidious taste in home decoration to receptive anal pleasure. Hence, from the point of view of hegemonic masculinity, gayness is easily assimilated to feminity (2005 [1995] : 78).

C’est bien dans cette conceptualisation là que s’inscrivent les tweets exposés. Cependant, au contraire de ce qui devrait être le cas selon l’argumentation développée, leur supposée relation amoureuse n’est pas vue comme négative, repoussante ou dérangeante. Comme le montre le dernier exemple, la photo -peut-être « photoshopée »- est précédée par la phrase « this is what makes me happy… !! ». Il y a ici un relatif paradoxe. D’un côté, ces jeunes femmes voient en certaines actions liées à la féminité un signe d’homosexualité, et cela peut être expliqué par les concepts d’hétéronormativité et de masculinité hégémonique. Mais, de l’autre, elles ne rejettent pas la supposée homosexualité de leurs idoles. #loveislove


Sources :

Butler, Judith. 1999 [1990]. Gender Trouble. Feminism and the Subversion of Identity. p. 1-46. New York, London : Routledge.

Connell, R. W. 2005 [1995]. Masculinities. Second edition. Berkeley, Los Angeles : University of California Press.

Goffman, Erving. 2002 [1977]. L’arrangement des sexes. Paris: La Dispute.